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Contrepoint contemporain / Janaina Tschäpe

Contrepoint 5


21 octobre 2020 – 15 février 2021

Le projet de Janaina Tschäpe n’est autre que celui énoncé par Claude Monet en 1909 : "Je ne forme pas d’autre vœu que de me mêler plus intimement à la nature et je ne convoite pas d’autre destin que d’avoir, selon le précepte de Goethe, œuvré et vécu en harmonie avec ses lois." Vidéographique, dessinée, performée, peinte, l’œuvre de l’artiste brésilienne trouve son origine dans l’observation de la nature, de son insaisissabilité et de ses métamorphoses.

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Janaina Tschäpe, Blood, Sea, capture d'écran © Janaina Tschäpe
 

"Pour moi, peindre signifie ressentir quelque chose de très près, être dans le présent physiquement, corps et âme. Je ne pourrais jamais expliquer à personne ce dialogue intime avec la toile. Ma peinture ne dérive pas des images. Elle surgit de mes observations, qui peuvent être des observations de la nature comme celles de mon imagination ; les deux vont de pair selon moi."
Sur un mode étrange et onirique, Janaïna Tschäpe offre dans la vidéo Blood, Sea – le titre est emprunté à Italo Calvino – une immersion dans un univers organique et coloré, libre revendication de son appartenance à la culture brésilienne.
Pour le musée de l’Orangerie, Janaina Tschäpe peint et trace, avec en tête Monet face à son étang de Giverny lorsque le vieux maître réinvente, au-delà du mythe de la peinture de plein air, le bonheur de couvrir des carnets de rapides notations dessinées. Cette langue n’est pas étrangère à celle qui, en 2018, décryptait les dessins apposés sur certaines de ses peintures : "Cela vient de mon besoin de rester un peu plus avec ma toile quand le gros du travail est fait. Je ressens souvent le désir de continuer encore un peu à toucher la toile, avec le crayon par exemple, de parcourir sa peau colorée comme une caresse : pas uniquement les grands coups de brosses, mais plutôt les petits signes réfléchis, l’hésitation, sentir la proximité de la toile avec la main et même avec le nez. C’est seulement après que je vois quel genre de signes cela produit, à ma grande surprise."

Janaina Tschäpe, Blood, Sea, extrait © Janaina Tschäpe

"Ce qui m’a toujours le plus fascinée en regardant les Nymphéas de Monet, c’est le geste abstrait qui est à la base de toutes les lignes. Sa manière de peindre les paysages était tellement différente et expressive qu’il est évident que l’essence même de ses tableaux est l’interprétation très personnelle de ce qu’il voyait, et les gestes étaient son moyen d’y parvenir. Je trouve que la manière dont Monet organise ces gestes pour créer l’image globale est un aspect très intéressant de son travail. C’est pour cette même raison que ses dessins m’intriguent tellement, car ils représentent les formes brutes de ces gestes, révélant la composition sous-jacente et le parcours émotionnel sans être éclipsées par la composition finale. Il est intéressant de noter que Monet s’est efforcé de cacher le fait qu’il travaillait à partir de croquis pour ne pas nuire à sa réputation de maître de la peinture de plein air. De la même manière qu’ils ont eu une influence sur moi, les gestes abstraits de Monet et l’énergie intense qui sublime ses peintures, et en particulier ses dessins, furent une source d’inspiration remarquable pour les peintres de l’expressionnisme abstrait au milieu du XXe siècle. Grâce à cet aspect de son art, les dessins sur toile se sont imposés à moi. La toile permet de montrer que le dessin est le résultat final du travail tout en révélant les gestes bruts derrière mes tableaux.
En réalité, lorsque je travaille sur toile, mes gestes évoluent constamment en fonction de mes émotions et de mon état intérieur, des facteurs sur lesquels je n’ai aucun contrôle conscient. De telles influences, aussi turbulentes soient-elles, appartiennent à l’univers complexe de mon travail, où la force est l’élément fondamental. Cela me rappelle que toutes les issues, aussi bien dans l’art que de manière générale, sont inévitablement le résultat d’interactions complexes et mystérieuses. De fait, j’ai pu observer le même processus lors du tournage de Blood, Sea (2004), mais cette fois-ci avec une autre matière : l’eau. Le film est lui-même une composition qui rappelle mes dessins : les couleurs, les bandes de tissu et les ballons des costumes remplacent les traits de crayon et les coups de pinceau à l’aquarelle. Puisque le lieu du tournage était une source naturelle, les remous de l’eau ont influencé le mouvement des mannequins vêtues de leurs costumes tentaculaires pour produire un résultat inattendu qui était à la fois naturel et chorégraphié. En quelque sorte, la nature reprenait la main sur les gestes des mannequins, tels des coups de pinceaux, ce qui échappait complètement à mon contrôle, phénomène similaire à l’influence que peuvent avoir mon état émotionnel et mon subconscient sur mes dessins." Janaina Tschäpe